L'apprenti potier

 

   

L’apprenti potier

 

 

D

ans le cœur de l’usine, des klaxons de voitures sortis de la radio, répondaient en écho aux « Zip » et « Pfaff » rythmés de la presse hydraulique.

 

« Zip, Pfaff - Zip, Pfaff - Zip, Pfaff ».

 

En moins de deux secondes, un pot lisse, juvénile, sortait de son chapeau.

 Labourey n’avait plus qu’à cueillir des deux mains la corolle argileuse, fraîche et fragile encore, la poser derrière lui sur une planche de séchage puis offrir, rapidement, à la gloutonne d’acier un nouveau colombin.

Les gestes étaient rodés, le scénario huilé comme chaque pain de terre crue que la machine, vorace, engloutissait d’un coup.

 

« Zip, Pfaff - Zip, Pfaff ».

Quelque six pots plus tard, Bébert prenait la planche, la portait à l’épaule d’un mouvement maîtrisé et, tel un funambule, traversait l’atelier, grimpait sur l’escabeau puis déposait sa charge sur les plus hauts barreaux de la zone de séchage.

 

 

Je n’avais dans Amance pas encore mes repères. Les vacances estivales me plongeaient quelquefois dans le désoeuvrement. De mes nouveaux copains, certains sortaient très peu ou aidaient leurs parents, pas toujours de bonne grâce. Pour d’autres, malheureusement, leur quatorzième année les avait condammnés à un travail forcé. Pas d’études ? Au travail !

 

Il m’arrivait parfois de mener le tracteur quand on rentrait le foin ou les ballots de paille. Mais juste en dépannage. J’n’étais pas assez mûr pour le conduire encore en toute autonomie. Témoin ce fameux jour, sur la pente de Virette, où le vieux SOM 40 se prit à s’emballer.

 

Ma mission était simple. Avancer le tracteur d’un tas de foin à l’autre, puis l’immobiliser pendant le chargement. Mais la charge augmentant, la poussée dans la pente devenait bien plus grande ! Simplement débrayer devint insuffisant pour stopper le convoi. Fallait serrer les freins.

Du haut de mes treize ans, je jetai toutes mes forces sur les pédales jumelées. Mais ce fut peine perdue. Le tracteur s’emballait.

Et la remorque de foin qui poussait, qui poussait.

Et mon père qui criait « Tire sur le frein à main ! » .

Et ma mère qui hurlait.

J’étais tétanisé.

Puis tout s’accéléra. En moins de deux secondes, mon père jeta sa fourche, sauta sur le tracteur en passant par l’arrière et tira violemment sur ledit frein à main.

Le SOM 40 stoppa !

 

Cette brève mésaventure mit fin, provisoirement, à mes courts CDD. Trop rapidement, hélas, l’histoire fut oubliée.  On sut me rappeler…

 

 

Au début de l’été, je m’étais infiltré dans l’univers glaiseux de la poterie Drouilly. Par simple curiosité.

Dans cette usine, fondée par un potier « grètier » venu tout droit d’Alsace bien avant 1900, je retrouvais un monde en tous points comparable à la fabrique de briques de Monsieur Piétremont. Ici c’était les pots qui occupaient l’espace. Grands, petits, crus ou cuits, ils peuplaient les locaux, et l’extérieur aussi, dans toute leur multitude.

D’abord observateur, j’y jouai finalement des petits rôles ponctuels, taillés à la mesure de ma musculature qui peinait, je l’avoue, à sortir de l’enfance.

 

Ce jour là, j’ébarbais les pots partiellement secs attendant la cuisson. Il était très fréquent, au sortir de la presse, que leur col soit couvert de barbilles argileuses qu’il fallait retirer à l’aide d’une petite lame.

Dès lors, le pot imberbe retournait sur sa planche, mais la base vers le haut pour finir son séchage.

 

Du séchoir, c’est Jean-Claude qui descendait les planches.

 

Jean-Claude, c’était le boss. Il avait succédé à son père Etienne, défunt en 44, et poursuivi, comme lui, la poterie horticole. Jean-Claude, un homme jeune, dynamique et moderne. Un homme indépendant, parfois détaché du monde qui l’entourait, mais un cœur généreux.

Amoureux, à l’excès, de la belle mécanique, il aimait au volant prendre des risques inutiles. Dérapages contrôlés, virages au frein à main, étaient ses favoris.

J’ai encore en mémoire l’entrée spectaculaire de sa Renault bordeaux dans la cour Derémond.

Blocage des roues arrière, braquage des roues avant,

la voiture dérapait ;

Rétrogradage rapide puis accélération,

La voiture se garait.

 

 

Sur leur support étroit, les jeunes pots pubescents frissonnaient quelque peu mais gardaient l’équilibre. Il arrivait, hélas, que l’un d’entre eux bascule. Certainement mal centré par les mains trop confiantes de Monsieur Labourey, que l’habitude du geste trahissait quelquefois, le pot déshydraté, privé de l’adhérence, perdait de son aplomb et chutait lourdement.

 

« M…. ! »

« Allez ! Tout le monde descend ! ».

Des éclats de mots crus et de rires étouffés se mêlaient ça et là dans la « nef » des potiers.

Rien ne se perd, tout se transforme. Ce qui valait, hier, pour Antoine Lavoisier, valait aussi, ici, pour l’apprenti potier.  À chaque pot « descendu » qui manquait à l’appel, s’en suivait le ballet du seau et de la pelle. Les débris argileux étaient récupérés, broyés pour enrichir la cuve à barbotine, et les sourires moqueurs, celle de la bonne humeur.

 

Concentré sur ma tâche, je n’en gardais pas moins une oreille bien tendue sur les flashs périodiques d’Europe n°1.

Et la nouvelle tomba.

« Jacques Anquetil est lâché ! »

 

L’info me stupéfia ! J’abandonnai mon poste pour m’approcher du poste.

Jacques Anquetil ! Décroché !

Comment était-ce possible ?

Le célèbre Chapatte s’en serait étranglé.

 

C’était le 11 juillet 1966, la 19ème étape du Tour de France cycliste. Chamonix - Saint-Etienne, la plus longue de ce Tour avec, en fin de parcours, le col d’la République, dit le col de Grand Bois, deuxième catégorie.

Lucien Aimar, la veille, avait su préserver sa précieuse tunique jaune dans l'étape de la Forclaz. Il était crédité d'une avance de 1'35" sur le second, Janssen, et 6'19" sur Anquetil, le quintuple vainqueur, classé seulement 8ème.

 

Le « chrono » n’était plus le Jacques dominateur de la première partie de mes années 60.

 

1966, l’année de mon certif !

Ma mère avait tenu à ce diplôme « Primaire », qui n’avait, au collège, aucune utilité.

 

« Si t’as pas ton brevet, tu auras toujours ça. Et puis ça te fera un petit entraînement avant l’année prochaine ! »

 

Le second argument finit par me convaincre.

 

Pour les Maths, pas de problème.

Et le Français non plus.

Quant aux programmes de Sciences, d’Histoire-Géographie, qui étaient sans rapport avec ceux du Collège, je dus m’y replonger.

« Travailler plus pour gagner plus ! »

 

Si le cœur vous en dit…

 

Sciences :

 Le courant électrique peut servir à différents usages dans un ménage. Énumérez les emplois que vous connaissez et précisez les précautions qu'il faut prendre en manipulant l'un ou l'autre de ces appareils.

 

Histoire-Géographie :

I. Comment vivaient et travaillaient les paysans à l'époque féodale (cultures, récoltes, maisons...) ?

II. Quels sont les grands ports de pêche français ? Dire sur quelles mers ils s'ouvrent et quel genre de pêche on y pratique.

 

D’après les commentaires, Anquetil était souffrant. Il avait, par deux fois, fait appel aux services du Dr Pierre Dumas.

L’athlète était malade mais l’orgueil donne des forces et « Maître Jacques » revint, grâce à deux équipiers au dévouement sans faille.

Ouf !

Je repris, rassuré, mon travail de « barbier ».

 

Même si nombreux étaient ceux dont la sympathie allait pour son rival, le valeureux Poupou, j’éprouvais pour Anquetil, une grande admiration.

 

Tout ado bien pensant a un besoin d’idoles.

Les rockers, les yéyés ou les chanteurs de charme, je les aimais un peu, certains d’entre eux, beaucoup, mais pas passionnément.

Mes passions, de très loin, étaient surtout sportives. Je voyais dans le sport, l’élévation de l’âme. Les paillettes du show-biz ne scintillent dans l’olympe que d’un brillant factice.

J’avais cette propension à aimer les meilleurs, ces chevaliers sans peur dont je pensais aussi qu’ils étaient sans reproche. J’appris beaucoup plus tard que j’étais bien naïf.

 

 

Déployée en longueur, l’usine était une nef à la travée unique.

Dans la zone de séchage, des pots de tailles diverses, placés en rangs serrés sur leur planche de salut, attendaient là des jours, figés au garde-à-vous comme des soldats d’argile, que l’eau les abandonne et que le four, enfin, leur façonne, sur mesure, leur tenue d’apparat.

 

Quelque peu à l’écart, l’atelier primitif exhibait, ça et là, les vestiges poussiéreux d’un matériel ancien. Il était dans son jus. Fenêtres, murs et plafond étaient restés figés. On y lisait l’histoire d’une industrie passée.

C’est ici que Jean-Claude versait dans des moules creux la précieuse barbotine, cette crème en glaise très fluide de couleur chocolat qui, se solidifiant, donnait corps aux poteries obtenues par coulage. Les plâtres, très poreux, se mettaient à suer, exsudant lentement le solvant absorbé par capillarité. Lors, un dépôt croissant s’accrochait aux parois. Des jardinières, des vases, prenaient forme sous mes yeux. Dans une lente gestation.

 

Dehors, sous le hangar, groupés en colonnades sur des palettes en bois ou bien à même le sol, pots de dix, pots de seize, de dix-huit ou de vingt, dans leur costume rose pâle, dessinaient comme des orgues offertes au vent du nord.

Ils étaient des milliers à rêver du fleuriste ou de l’horticulteur qui viendrait les chercher.

 

 

Une porte dérobée menait dans l’aire du four, le géant aux briques sombres tout enfiévré encore de l’orgie de la veille. Il dormait, gueule fermée et bedaine redondante. Il avait fait ripaille, et sans modération, jusqu’à minuit sonné, se goinfrant de déballes comme pour la dernière fois.

J’avais eu ce soir là une permission spéciale pour seconder Jean-Claude dans cette finale nocturne de la grande chauffe du mois.

Régulièrement, le boss ouvrait la plaque de tôle. La gueule ouverte, le monstre nous crachait au visage un souffle d’air brûlant. Nous détournions la tête pour jeter les déballes dans son gosier béant. Il fallait faire très vite.

Et quand Jean-Claude, enfin, en refermait la trappe, c’était le soulagement. Trente minutes de répit jusqu’au prochain gavage.

Le feu sur nos joues rouges s’apaisait doucement.

 

À quelques pas du four, en feuilletant les revues étalées devant moi sur une vieille table en bois, je découvris Faizant, Sempé et compagnie. Je les connaissais peu. Mon univers, étroit, s’arrêtait aux dessins du drôle Daniel Laborde, l’auteur de Lariflette dont notre quotidien, Libération Champagne, éditait chaque jour une nouvelle aventure.

 

Cette toute première soirée, passée au coin du feu, fut une belle expérience. Je vécus au plus près la technique de la chauffe. Et les derniers coups d’sang du dragon séculaire.

Né au cours de l’année 1872, le vieux roi n’avait plus que quelques mois de règne. Il l’ignorait encore mais dans son dos, discrets, des travaux commençaient.

On préparait la place pour un nouveau monarque.

Corps en briques réfractaires, exosquelette d’acier, brûleurs fioul intégrés. Ce four des temps modernes dispenserait les hommes des corvées de la chauffe. Des wagonnets sur rails, un système d’aiguillage, et les pots prêts à cuire entreraient facilement dans l’estomac réduit du nouveau souverain.

Quant au vieux roi, déchu, laissé à l’abandon, il serait  par la suite conduit à l’échafaud de la démolition.

 

 

 

Coup de théâtre sur le tour !

« Jacques Anquetil vient de mettre pied à terre ! ».

 

Km 213.

Sur la côte de Serrières, après la traversée du grand fleuve franco-suisse, Jacques Anquetil, distancé car victime d'une bronchite, descendait du vélo. Son directeur sportif lui passait un chandail et demandait sitôt une ambulance du Tour.

Le géant l’ignorait mais la côte de Serrières venait de terrasser le roi de la grande boucle. « Maître Jacques », « le chrono », ne reviendra jamais sur la grande course mythique qui a fait sa légende.

Cet abandon surprise, que dis-je, cette catastrophe, me peina fortement. Dès lors, à mon ouvrage, j’eus beaucoup moins de cœur.

 

 

La journée terminée, je regagnai la ferme, quelque peu dépité.

Les toutes dernières étapes de l’épopée cycliste perdirent de leur saveur, même si c’est un Français, jour de 14 juillet,  qui, sur le vélodrome du célèbre Parc des Princes, exhiba la tunique à la couleur de l’or.

Je retournai souvent dans la poterie Drouilly. Sans aucun engagement, quand j’étais disponible. Jean-Claude m’y accueillait toujours avec plaisir. Il me confiait une tâche ou je le regardais.

 

Sous prétexte de services, c’était une aire de jeux que je venais chercher. Jouer, et pour de vrai, à l’apprenti potier, au maître de l’argile qui, d’une matière inerte, va donner vie aux œuvres à la plastique ardente.

Et quelques mois plus tard, sur la plateforme d’acier nouvellement installée, je faisais l’aiguilleur des chariots d’enfournage. Sur leur réseau de rails, ils pouvaient circuler dans le cœur de l’usine, de la zone de séchage jusqu’au ventre du four ou encore vers le quai.

 

 

Cet épisode potier de mon adolescence fut une belle aventure, une expérience unique sur deux ou trois années.

J’appréciais l’atmosphère de la poterie d’hier, son ambiance très feutrée et rugueuse à la fois.

Feutrée quand la vieille presse, rassasiée de terre glaise, nous donnait à entendre les soupirs étouffés de ses enfants d’argile.

Rugueuse quand la poussière et la boue colorée teintaient nos mains offertes et nos muqueuses nasales.

Quand ils rentraient le soir, au terme de leur journée, Labourey et Bébert ou Monsieur Derémond ressemblaient quelquefois à de vieux sioux grimés s’en revenant de guerre.

 

 

Jean-Claude s’en est allé.

Trop vite, trop tôt, trop loin. Mais dans toutes les mémoires, son ombre rôde encore.

Le nez dans ses chaussures, les mains sur les coutures d’un pantalon de toile qu’elles cherchent, nerveusement, à vouloir remonter, sa silhouette, maigrelette, dodelinante, pressée, poursuit ses va-et-vient entre sa dame brune et son palais d’argile.

 

 

Céramistes-tuiliers, du pays de l’or rouge, ils restent les derniers. En reprenant l’affaire de leur père et grand-père, en rachetant la tuilerie de Jean-Pierre Piétremont, les deux garçons Drouilly ont retroussé leurs manches pour les dynamiser.

 

En se diversifiant, ils ont réinvesti et conjugué l’antique - coulage de barbotine - à un four très moderne.

 

Vases de jardin, faïences, accessoires de toiture, médaillons en terre cuite, tuiles plates artisanales, leur production est vaste.

Jamais à court d’idées, ils ont réinventé des techniques ancestrales – de plus de 4000 ans - de la Chine impériale ou de la Rome antique.

 

Oyez, oyez bonnes gens !

Ils donnent dans les oyas ! Et les pots composteurs.

 

Arroseurs autonomes, écolos, naturels, les oyas sont des jarres, fabriquées à la main, distribuant lentement et sans la moindre perte, l’eau précieuse à nos plantes.

Quant au pot composteur, ce grand vase en terre cuite à deux compartiments, il offre aux végétaux la richesse minérale, 100% naturelle, de nos biodéchets.

 

 

Grâce à leur dynamisme, les produits fabriqués depuis plus de deux siècles au cœur de la commune ont passé les frontières et rayonnent aujourd’hui, non seulement en Europe, mais dans le Monde entier.

 

 Les jardins du Vatican, le château de Versailles, l’ancienne chocolaterie du très célèbre Menier ; le grand marché de Sceaux ; Fontainebleau et London ; Moscou ou Brighton ; États-Unis, Turquie ; Japon et Australie… ont quelque chose en eux de mon village d’Amance.

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mar.

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2023

J'irai courir sur vos tombes

 

Et but ! ». 

 

Ainsi parlait Daniel, d’une voix aussi puissante que l’était son pointu, quand, d’un tir ravageur, il venait de marquer.

Celle-ci résonne encore dans la rue Saint-Martin comme un écho sans fin renvoyé par les murs de l’église séculaire.

 

Zut ! Trompé par Bimbo ! Vévé, qui se vantait d’égaler Formici, gardien emblématique du grand Troyes Aube Football, en était dépité.

 

Daniel, il faut le dire, était un grand gaillard, pas vraiment cérébral, mais reçu au certif, dont la force égalait sa surcharge pondérale. Ses presque 100 kilos, un tissu adipeux bien supérieur aux normes, lui valurent ce surnom au sens éléphantesque. Au demeurant gentil.

 

Il arrivait parfois qu’on lui lance un défi : le tour de La Ville aux Bois - ce hameau haut perché qui devint Amançois en 1825 - dans une course à vélo.

 

Cinq kilomètres de course avec une pente moyenne de presque 5 %, pour mettre en appétit, et quelques courts passages à près de 12 % !

Sur la ligne de départ, trois, quatre vélos classiques, munis de dérailleurs, et notre ami Bimbo chevauchant une vieille Bleue, un deux-roues délesté de son précieux moteur. Malgré le handicap lié à sa monture - à peine 3m 50 à chaque tour de pédale - Daniel, dans la montée, parvenait à nous suivre, faisant même jeu égal, car le braquet unique de sa bécane spéciale était mieux adapté aux traîtres raidillons qui marquaient le parcours. La masse de la machine semblait bien peu de chose sous la musculature du redoutable athlète. À partir de l’église, il finissait quand même par céder du terrain. Le développement cette fois devenait une entrave et Daniel, ahanant, dépassait l’édifice sans le moindre regard sur ce joyau roman daté du 12 ème siècle, l’église de l’Assomption.

 

Cette église paroissiale au plan rectangulaire cache de nombreux trésors que nous étions, sans doute, nombreux à ignorer. Car lequel d’entre nous avait seulement franchi son porche en pan de bois et pénétré le lieu ?

 

Sur le sol de sa nef, recouvert de tomettes, un chevalier en armes, Messire de Rochetailler, et sa dame Damoncourt, dévoilent leurs armoiries sur  le calcaire luisant d’une grande dalle funéraire. Écoute, cher visiteur, les voix évanescentes de leur esprit rodeur, murmurer aux oreilles leurs histoires de famille ! Ils parlent de leurs bonheurs, de leurs peines, de leurs larmes.

 

Deux autres pierres tombales, celles d’Antoine de Mertus et de Gaspard de Pons, vous invitent discrètement à remonter le temps des chevaliers-seigneurs qui édictaient des lois et rendaient la justice.

 

Sur les murs dévoués à la sobriété, des statuettes en bois peint. Sainte Catherine, saint Eloi ; saint Sébastien, martyr, le torse percé de flèches, saint Nicolas de Myre, les trois doigts étendus au dessus du tonneau, invitent à la piété.

 

Sur sa « bicyclette » bleue, Daniel, très à la peine,  inspirait la pitié. Il vivait sur l’asphalte un autre chemin de croix. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Daniel courbait l’échine mais ne s’avouait vaincu et restait bien visible dans nos rétroviseurs.

Il n’est de bête blessée qui ne trouve les ressources pour un ultime combat. Et passée la grande ferme, dite de l’ancien château, la pente devenait douce. Un faux plat salvateur pour le sérieux coup de pompe que connaissait Daniel.

 

Nous virions à la mare très largement en tête. La promesse d’une descente nous redonnait des jambes. La descente, 6% en moyenne, les premiers hectomètres à près de 15% !

Hélas, nos développements montraient vite leurs limites. Passé un certain rythme, relancer nos vélos devenait impossible. Notre accélération n’obéissait cette fois qu’à la seule pesanteur et pas à nos mollets. Sur ce terrain encore, notre pesant Bimbo et sa lourde machine avaient alors sur nous un précieux avantage. Et plus Daniel fonçait, plus notre avance fondait !

Heureusement la côte n’était pas des plus longues et nous pouvions atteindre la 443 avec un peu d’avance. Un axe très fréquenté qui était à l’époque le passage obligé, du moins le préféré, des vacanciers du nord. Belges et Néerlandais passaient ici en nombre pour rejoindre, à Ablis, l’autoroute du soleil. Nous devions sur cette route, rester très vigilants.

 

C’est ainsi que Daniel, de montées en descentes, de descentes en faux plats, sans jamais nous rejoindre, jouait à l’élastique, pour n’avoir sur la ligne, qu’un hectomètre ou deux de retard sur nos cycles. S’il n’en avait conscience, Daniel réalisait un véritable exploit.

 

« Et but ! »

C’est dans l’eau qu’il fallait récupérer la balle.

Mais comment aurait-il pu en être autrement sur ce quadrilatère aux limites naturelles constituées par l’Amance et le « ru de la honte », le ru des polémiques, que d’aucuns accusaient d’être le pot de chambre de gens indélicats.

 

Nous courions sans vergogne, et sans nous émouvoir,  sur l’aire abandonnée, pour des raisons d’espace et de santé publique, du cimetière paroissial où jadis reposaient notables et bons chrétiens. Au chevet de l’église, comme il était d’usage. Et même si de longtemps leurs derniers ossements avaient été levés, placés en fosse commune dans le nouveau cimetière, leurs esprits rodaient là, dans cet espace sacré que nous venions troubler.

 

« Et but ! »

Quand le royaume des ombres se laissait envahir par des rois insolents, le cimetière d’autrefois revenait à la vie et sa terre, en jachère, devenait pépinière de modestes talents.

Francis, Philippe, Bimbo ; Daniel, Fernand, Nanard ; Michel, Jean-Jacques, Bidule ; Jean-Luc , Dany et Serge ; Alain, Jean-Paul, Philippe, nous étions dix et cinq, nous étions une quinzaine qui, après le turbin, débarquions au cimetière pour le grand festival des soirées estivales.

Roulettes et passements d’jambes, grand pont, double contact ! Un festival de « cannes » sur une scène macabre.

 

Deux pulls et deux chemises et nous avions les buts. Quatre pieds qui se rapprochent et le premier d’entre eux qui parvenait à mordre sur les orteils de l’autre, choisissait, un à un, les membres de son équipe.

 

Les niveaux, avouons-le, étaient des plus divers, des acteurs confirmés, licenciés dans des clubs, jusqu’aux simples figurants qui apportaient le nombre. Mais l’envie et la joie étaient bien partagées. Et tout naturellement, Formici, Zorzetto et autres Pleimelding, les nouvelles stars d’une Aube sortie du crépuscule, devenaient les modèles qu’on rêvait d’imiter.

 

Les filles nous regardaient. Supportrices excitées, elles encourageaient l’un, criaient le nom de l’autre. Et sans doute, nos parades étaient-elles décuplées par l’idée qu’une d’entre elles serait peut-être sensible à nos prouesses techniques. Si elle ne l’était par nos charmes athlétiques !

 

S’en revenant du bois, Dany, le bûcheron, apparut un beau jour muni de quelques perches. Deux rectangles de bois d’une longueur de 4 mètres se trouvèrent face à face, plantés dans le sol dur.

Les pulls et les chemises retrouvèrent leurs mannequins.

Ces limites dans l’espace mettaient enfin un terme aux discussions stériles sur la validité de tel ou autre but.

Dès lors, notre Vévé devenait le phénix et l’hôte de ces bois.

Quand les charmes tremblaient sous un tir appuyé, la reprise de volée d’un Bimbo ou d’un Liard, les filles se gondolaient. Elles espéraient, sans doute, l’envolée des bois verts ! Histoire de s’amuser.

Mais les traverses tenaient.

 

Nous jouions bien ou mal, mais nous jouions heureux ! La passion était là. La fatigue quotidienne de ceux qui travaillaient, disparaissait. D’un coup. Comme par enchantement.

 

Il en était ainsi chaque soirée estivale. Au sortir du travail ou au retour des champs, nous nous retrouvions là.

Jusqu’à « l’heure de la soupe ».

 

Derrière les contreforts de l’église Saint-Martin, il arrivait parfois qu’un espion vienne nous voir. Tatave, Jean-Pierre ou Jacques.

Chacun, évidemment, encourageait les siens mais dans leur tête une graine, une précieuse radicule, se développait déjà. Cette idée que, peut-être, notre village d’Amance pourrait franchir le pas et permettre à ses « stars » de chausser, pour de bon, des crampons officiels.

 

L’idée fit son chemin.

 

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