Mardi 19 août 1952
|
L |
a traction avant noire s’éloigne de Longpré-le-Sec. Direction Bar-sur-Aube via la Côte des Bar.
L’atmosphère est pesante et les nuages menacent. Le mois d’Auguste est chaud, d’une chaleur humide. Dans sa colonne de verre, le mercure argenté a des accès de fièvre. Le 2 juillet déjà, agité, convulsif, il avait affiché pas moins de trente-sept huit ! Hyperthermie record dans le département.
Depuis près de trois semaines, le flambeau olympique a cessé de briller. Il a illuminé le ciel, pur, boréal, de la belle Helsinki qui ne peut se résoudre à quitter ses anneaux. Un parfum de tristesse a envahi les cœurs du peuple finlandais.
On parle bien, ici, du héros Zatopek et de ses trois médailles, mais c’est le tintement de l’or des moissons mûres qui plus souvent résonne dans les conversations.
C’est la grande fête du blé dans nos campagnes profondes et déjà quelques chiens investissent nos rues. Quand le labeur s’achève, quand les dernières gerbes, les dernières bottes de paille sont rentrées à la ferme, une large couronne de céréales blondes, bleuets et coquelicots, est alors suspendue aux échelottes des gerbières.
La belle modernité des machines agricoles sonne doucement le glas de nos moissons tardives en laissant augurer, pour les années futures, une reprise plus précoce du chemin de l’école.
Ignorant la voiture, le ciel bleu et la terre se cherchent tour à tour derrière les clairs-obscurs des cumulonimbus. Quand le soleil paraît, la campagne Jurassique, un instant éclipsée, se dévoile pudiquement.
C’est le plateau calcaire qui se révèle d’abord en arborant fièrement des résineux dressés sur son sol mince, fragile.
Puis viennent les pentes hâlées, au cœur plus argileux, que mille feuilles de vignes aux manières pudibondes abritent du regard. Alors les yeux se perdent tout au fond des vallons où des villages blottis dans des lits de verdure se font soudain surprendre dans leur douce somnolence.
En épousant la pierre, Meurville et Couvignon ont tous deux enfanté de très jolies maisons.
Monsieur Mathieu est zen. Depuis le 7 juillet, il est l’heureux grand-père d’une jolie pouponnette, d’un mois et demi maintenant. Martine. C’est le premier enfant de sa fille Mauricette et de son gendre Jean.
|
Mr. Mathieu, son épouse, sa fille et son gendre |
Une Martine à la ferme ! Ça pourrait inspirer un certain Delahaye, l’auteur de poésies et d’histoires pour enfants, et devenir, qui sait, un album à succès de renommée mondiale.
Marcel aime rendre service. Depuis fin 49, les tickets supprimés et l’essence en vente libre, le marché des voitures connaît un renouveau, mais nombre d’habitants du Longpré d’après-guerre n’en possèdent pas encore. Alors il est heureux que d’autres puissent profiter de son automobile.
Une berline quatre portes au matricule simpliste : 12 V 10. Quatre cylindres en V et onze chevaux fiscaux. Une vitesse de pointe frôlant le cent à l’heure ! Une routière d’exception, la reine incontestée des précédents salons et à jamais ancrée dans l’éternelle mémoire des dernières années sombres.
Une force de percherons, la grâce d’une panthère noire. Une ligne hors du commun, résolument moderne, aérodynamique.
Des volutes étincelantes, de grands chevrons chromés atténuent subtilement le tôlé général de sa carrosserie.
Il conduit, père tranquille, ménageant le compteur et sa jeune passagère. Dix jours auparavant, elle était déjà là, sur le siège d’à côté. Des contractions fréquentes avaient donné l’alerte mais il était trop tôt aux dires de la sage-femme.
- Ce sera pour le 20 ! lui avait-elle prédit.
Quatre mois en arrière, le jeudi 10 avril, son travail terminé, la fille de Gabrielle enfourchait son vélo.
A dix-neuf heures précises, dans la salle du Conseil à l’atmosphère vieillotte de la Maison Commune, Gilberte Gabrielle déclarait à René le vouloir pour époux devant Gustave Billard, ceint, comme le veut la loi, de l’écharpe tricolore. La demoiselle Pralaint devenait Madame Coste, en présence de sa mère et de leurs deux témoins. Simple mariage civil, sans tambour ni trompette, et presque à la sauvette.
Un repas chez Subtil, le mari de Ginette, viendra quand même marquer ce jour particulier.
La Citroën C11 entre dans Proverville. Il est près de seize heures et Gilberte est inquiète. Elle n’a que dix-sept ans. Si jeune, bientôt maman !
Sa fratrie est nombreuse mais qu’avait-elle appris des peines de l’enfantement ? Que savait-elle vraiment de ces choses de la vie ?
Certainement très peu.
Son enfance, faut le dire, ne fut guère favorable à son épanouissement et à son instruction.
Une enfance partagée, peu propice aux câlins. De Dédé à Françoise, c’est une douzaine d’enfants que sa mère dut élever, bien loin d’une vie bourgeoise.
Une enfance perturbée. La guerre, les privations, des frustrations sans doute ; l’école en pointillé et les déménagements ! Montier en l’Isle et Troyes, Vendeuvre et le Magny, les forêts de Jeugny, Dinteville et Lionville, Plombières et Villotte … De longues années d’errance dans le département et autres coins de France.
C’est de la ville aux bois qu’elle devra suivre son père, à pied ou en roulotte, au fil des voies, des rails ou bien encore des piles du bois qu’il met en stères. Ce sont maisons de pierres, de bois, et même de branches qui la verront grandir.
Ce sont routes ou chemins, d’orties ou de pervenches, qu’il lui faudra courir pour se rendre à l’école. Pour raisons familiales, elle sera même, un an, séparée des parents dans une pension à Troyes.
Enfin, à quatorze ans, elle prend la clé des champs.
Dès l’été 48, elle avait fait ses gammes dans la ferme des Lagrange où sa grande sœur Ginette travaillait dur déjà. Pendant plus de deux mois, pour une paire de chaussons et de sabots plastique, la belle adolescente fit son apprentissage des levers de bonne heure et des jours de labeur. Peut-être qu’en ces lieux, elle se prit à rêver de châteaux en Espagne mais là, veaux, vaches, cochons, couvées seront les seuls sujets qui peupleront sa cour.
Aux prémices de l’automne, son avenir est tranché. Ses quatorze ans sonnés, on la « placera » comme bonne dans la ferme d’à côté.
C’est donc le 1er juin de l’année 49 qu’elle « entre » chez les Lutrat. Un contrat longue durée à jamais consacré aux pensionnaires des prés, à bien planter les choux ou biner les carottes avec art et méthode.
De foin ou de caoutchouc, progressivement Gilberte est à l’aise dans ses bottes. Juchée avec son frère sur une remorque de blé tirée par deux chevaux, elle trône, telle Déméter, la déesse des moissons, sur son carrosse de paille.
À son mari René, de sept ans son ainé, l’enfance avait aussi forgé une cotte de mailles. Délaissé par son père à l’âge de six mois, il fut à rude école. L’école des paires de claques sous le joug d’un beau-père, des coups de canne à boule, des maigres tranches de lard sur un quignon de pain. Des levers matinaux, des couchers sans souper.
Il s’évadait souvent pour trouver dans des fermes un peu plus de chaleur. De chaleur animale. Pour manger à sa faim. Pour quelque argent de poche.
Au sortir d’un virage, comme un flash lumineux attira son regard. Et ses yeux s’accrochèrent à cette lumière fugace, simple reflet changeant du soleil finissant sur les ardoises lustrées du toit de la chapelle. C’est ainsi repéré que son clocher devint, pour un instant très court, l’étoile de la bergère. Elle pensa à sa mère qui lui donnait le jour, le 25 mars 35, dans ce même hôpital.
Quelques minutes plus tard, la traction Citroën franchissait le portail.
Le 20 août à quatre heures, après de longs efforts, la très jeune parturiente est devenue ma mère.
« C’est un garçon !» s’exclame Madame Clavel.
Cinquante-deux centimètres et deux kilos trois cents.
Ma venue dans ce monde n’aurait-elle plu aux dieux ? Jupiter, en tout cas, l’après-midi venu, fera parler la foudre dans le ciel d’Ile de France et de violents orages causeront de gros dégâts dans les cultures locales.
Si je commence tout juste à découvrir la vie, pour ma mère en revanche, le temps n’est pas encore à l’ultime délivrance. Une infection soudaine, sortie de sa latence ou bien nosocomiale, la plongea brusquement dans de violentes fièvres. Elle craignit pour ses jours, tellement, qu’elle fit promettre à la femme du « Patron » de me faire baptiser et d’être ma marraine. Selon les traditions, ou plutôt les croyances, au décès d’un parent, les parrains et marraines seraient lors investis d’une responsabilité. La loi française pourtant, n’octroie à ces garants pas le moindre statut.
Au soir du 22 août, j’avais officiellement ma propre identité, Coste Gérard René. Et déjà un pactole ! Cent francs sur un livret qu’offrait la Caisse d’Épargne à tous les nouveau-nés de l’arrondissement. L’équivalent quand même de sept baguettes de pain !
Gérard, c’est la « Patronne » qui l’aurait suggéré. Ce prénom oublié, et que portait son père, avait retrouvé grâce et popularité dans le cœur des Français. Cent vingt et un Gérard dans le département pour l’année 52 ! Cinquième dans le top dix après Jean et Alain puis Michel et Patrick. Chez les filles, c’est Martine qui caracole en tête.
Quant au second, René, c’est celui de mon père.
Ma mère resta dix jours dans son lit d’hôpital. Il fallut que fin août chasse les mauvais nuages pour que Longpré, enfin, me porte dans ses bras et que commence dès lors mes premiers va-et-vient. Dans la ferme le jour, chez mes parents la nuit.
Ma mère était novice, inexpérimentée. Me laver, me changer la faisait paniquer.
Ce fut alors Huguette qui prit les choses en mains.
Huguette est la cadette des trois sœurs du Patron. Elle habite chez son frère avec ses trois garçons, Gaston, Jany, Jean-Loup. Octave l’a recueillie quand elle fut délaissée par un mari volage.
Trois « gamins » et Suzanne, fille unique des patrons, gambadaient donc déjà dans la cour des fermiers quand, aux portes de septembre, parurent les premières traces des roues de mon landau.
Le dimanche 31, j’assistai malgré moi à une partie serrée. Une partie de belote.
La dernière remontait au dimanche 17 août, trois petits jours seulement avant mon arrivée dans ce monde campagnard.
C’est à la régulière que Tatave et ma mère battaient par trois à deux le duo que mon père formait avec Huguette.
Un cahier à spirales en tient scrupuleusement la comptabilité.
L’été 52 progressivement se meurt.
Une lente agonie.
Depuis début septembre, le mercure s’abandonne, la météo s’affole. Quatre degrés à Paris, à peine cinq à Marseille !
Et les vents se déchaînent pour la troisième fois provoquant des dégâts dans le nord du pays.
L’automne 52 sera froid et pluvieux.
Écrire commentaire